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Faire face aux médias


(8 mai 2003)

Par François Ruffin, paru dans Rouge 2016, publication de la LCR


Diplômé du CFJ, le Saint-Cyr du journalisme, François Ruffin est un vilain délateur. Il a pris en note les conseils de ses profs (encartés à LCI, au «Nouvel Obs'», à France 2, à RTL, à France Culture, etc.) et dévoile de l'intérieur, dans «Les Petits Soldats du journalisme» (Les Arènes), les rouages de la machine médiatique : suivi grégaire d'une actu vide et creuse, espace cérébral vacant, précarité qui renforce la soumission, enfin bref, c'est pas gai. Sinon, il publie un journal dans sa ville, «Fakir», à Amiens, et là-bas aussi, on le trouve vraiment pas gentil : un procès (gagné) contre le premier adjoint et deux autres, en cours, contre «le Courrier picard».


Passons sur le portrait des journalistes, déjà dressé ailleurs : de drôles d'oiseaux, davantage pigeons que vautours, poules caquetantes à longueur d'antenne à qui l'on coupe les ailes, lorsqu'ils en ont, et qui pondent en batteries des infos - au bon diamètre, assez lisses pour l'Audimat, consommables sans indigestion - dans le hangar macintoshisé (mais douillet) de leurs «entreprises de presse» - des groupes industriels, bien souvent, qui gèrent eau, missiles, béton et news en réclamant «10 à 15 % de rentabilité». Passons.
Une question revient, en revanche, au fil des réunions publiques autour de mon bouquin : «Que faire ?»

1. Pour le journaliste : trahir

Des jeunes journalistes me prennent un peu, parfois, pour leur conseiller d'orientation : «Doit-on lancer une gazette dissidente ? Ou se tourner vers les mensuels spécialisés ? Ou se contenter de piger ?» Réponse convenue («à chacun sa voie»), néanmoins assortie de cet avis : vous êtes dans la place, à Europe 1, au Télégramme de Brest, à France Bleu Lorraine ? Il faut bien croûter, régler le loyer, les pizzas, le ciné ? Alors, restez. Restez et trahissez. Trahissez ceux qui, quotidiennement, trahissent votre idéal de reporter. Prenez des notes, sur tout : le papier refusé par les chefs, les consignes de la direction marketing, les deux ou trois reportages à fabriquer par jour, notez tout, et d'abord votre propre lassitude, ce renoncement qui lentement vous ronge.

Alain Chaillou, de La Lésion étrangère sur TF1, a (à demi) trahi. Daniel Carton a trahi. Gilles Balbastre, troufion à France 2-Lille, a super trahi. Entrez dans la ronde et trahissez. Trahissez sournoisement. Trahissez anonymement. Trahissez, même sans risque et sans courage. Balancez vos récits à Acrimed, à PLPL, au Canard, à moi - j'en raffole.

Merci, déjà, au gars de Radio France qui m'a refilé un entretien de Jean-Marie Cavada : l'objectif, rabâché sur neuf pages, de ce président qui compare son «entreprise» à un «supermarché» ? «Dégager des gains de productivité», «faire des économies d'échelle», placer «le réseau sous une marque unique», car «la radio c'est un produit», «j'ai un actionnaire», «nous avons une obligation de résultat», sinon «on perdrait notre place sur le marché», etc. C'est le nouvel esprit, sans doute, du service public...

Merci, encore, à ce déserteur du journalisme qui m'a raconté comment la rédaction de France 2, et David Pujadas en tête, réclamait un reportage sur «il fait chaud à Montpellier», un jour de janvier où il faisait chaud à Montpellier, ce que des passants auraient confirmé par des «Ah bah oui, aujourd'hui, il fait chaud à Montpellier». Voilà une ligne éditoriale ambitieuse...

Les médias réclament de la transparence ? Eh bien, ils seront servis ! A force de témoignages, on va les mettre à poil. La profession apparaîtra dans sa routine, desséchante et nue. Ses cadres trembleront, bouche close, retranchés dans leur bureau. L'heure sera venue, alors, de balayer ce monde médiatique ancien et de refonder le métier sur d'autres socles : la qualité plus que la quantité, la fierté du travail accompli en conscience plus que le micro-trottoir d'une minute trente bâclé avec cynisme.

2. Pour le lecteur, le citoyen, le militant : politiser

Les médias, on s'en plaint, d'accord, mais comme de la pluie. Presque un phénomène naturel, leur médiocrité. Et que peut-on contre un ciel couvert ?

Le journalisme rabougri d'aujourd'hui, pourtant, ne résulte d'aucune fatalité. Mais bien, en partie, de décisions politiques : l'introduction de la publicité, la privatisation de TF1, les bébés de Vivendi placés entre les bras de Matra, etc. Ce qu'on a défait hier, on pourrait le refaire demain : mutualiser TF1, démanteler l'empire Lagardère, interdire les entrées en Bourse du Figaro ou du Monde, imposer des «sociétés de rédacteurs» partout, etc.

Mais avant ces délicieux instants, deux étapes (au moins) sont à franchir : 1, construire les médias comme un problème, et 2, comme un problème politique. «Alors, que devrait faire la gauche face au système des médias commerciaux ? s'interroge le sociologue américain Robert McChesney. D'abord et surtout, elle devrait inscrire la réforme des médias à son programme, consacrer ses forces à la question et s'efforcer d'introduire la réforme des médias dans le débat politique.» Or, jusqu'ici, la gauche s'efforce, au contraire, de consacrer le moins d'énergie possible à la question. Or, justement, ce problème, les élus et les non-élus, de gauche et même d'extrême gauche, loin de le poser, ils le fuient. Pour préserver leur strapontin dans la lucarne.

Pour la promo de son dernier opus, la LCR envoie son porte-parole du plateau de Christine Ockrent à ceux de Karl Zéro, Ardisson (deux fois), Pascal Clark, Philippe Bouvard, et j'en saute. Bien élevé, le facteur rouge veille à ne pas «vexer Arlette» (pas Laguiller, Chabot). Invité chez Edwy Plenel - vassal de Bouygues sur LCI –, le même n'évoque pas, convenance oblige, la dérive marchande de l'info, du Monde à TF1. Pas une critique d'émise, nulle part, sur les médias et leur fonctionnement.

Idem : quel fut le premier réflexe du tandem Emmanuelli-Mélenchon ? A peine leur tendance Nouveau Monde créée, l'un se précipitait chez Ardisson et l'autre chez Fogiel. Bannir de France Télévision, avec le goudron et les plumes, ces boîtes de prod' privées n'entrait pas, semble-t-il, dans les priorités de ces défenseurs du secteur public...

Même Attac hésite : la commission «médias» rédigea un texte, dont la publication fut repoussée par le sommet six mois durant. Et si, après cette égratignure, Le Monde n'appréciait plus nos tribunes si libres ?

Ces compromissions - et celles d'intellectuels, ou de militants - ne sont pas anodines : on compterait sur eux pour vendre - ou allumer - la mèche. A l'inverse, en se traînant devant micros, caméras et stylos, en léchant la main qui caresse leur ego plutôt que d'aboyer, eux retardent d'autant la prise de conscience, publique et collective, des médias comme problème. Voire comme le problème clé : car comment transformer le monde, sinon en changeant les idées qui sont dans les têtes - et donc les journaux, les chaînes, les radios qui remplissent les cerveaux, non de mots d'ordre, mais d'un vide divertissant...  

    
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