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Hommes violents et fermés


(24 mars 2004)

Que se passe-t-il dans la tête d’un homme qui tape sur sa femme ? Quelques praticiens et chercheurs se sont fait une spécialité d’observer cette espèce commune, mais méconnue

Par Catherine Vincent, pour Le Monde

Quand Marie-France Maurelet-Debord a rencontré René pour la première fois, dans son bureau de l’hôtel de police de Limoges, le mari de Françoise ne lui a pas paru très différent des autres hommes auxquels il arrive de taper sur leur femme. "Il a commencé par nier et fait tout un chambard pour la récupérer", raconte l’assistante sociale-psychologue.

René, la quarantaine, est agent d’entretien. Françoise, la quarantaine aussi, est "femme au foyer".

Arrivée "violette de bleus" chez les policiers, Françoise, dans un "état d’angoisse et d’alcoolémie extrême", ne souhaite qu’une chose : "être mise à l’abri". Après avoir juré que sa femme s’est "cognée toute seule", René finit par admettre qu’il "la tape", mais "très peu".

Tandis que Françoise, d’abord hospitalisée, décide de vivre dans un foyer, René entame un "très long et très gros travail sur lui-même".

L’expérience durera trois ans. "Après plusieurs entretiens avec moi, il a démarré des séances avec des psychiatres. Au début, il se sentait contraint et forcé. Et puis, il s’y est mis", raconte Mme Maurelet-Debord. À la demande de Françoise, le couple divorce et, quelque temps plus tard, René est condamné par la justice à une peine de prison avec sursis. "Il a pris ça comme une fatalité : son histoire était devenue publique." Mais il n’arrête pas, pour autant, sa psychothérapie : "Lui-même avait été élevé dans un milieu très dur, où la violence était le seul mode de communication. Il a dû revoir de fond en comble son fonctionnement et ses représentations." Françoise, de son côté, accomplit "un énorme travail pour s’aimer un peu - elle qui vivait dans la culpabilité et le mépris d’elle-même", et réussit à trouver un job. Est-ce parce qu’entre ces deux-là il y avait de l’amour ? René et Françoise ont fini par "se remettre ensemble".

Tout arrive dans les couples brisés par la violence, même les réconciliations. Mais Mme Maurelet-Debord se méfie des grands mots. La seule leçon qu’elle tire, c’est qu’"on ne résout pas les violences conjugales si on ne travaille pas, dans le même temps, avec l’un et avec l’autre" - le cogneur et sa victime.

Car si les femmes battues sont un phénomène très observé, on entend rarement les hommes violents, très réticents à se livrer. "On a pris l’habitude de prendre les choses par l’autre bout - celui de la victime, et non celui de l’agresseur, constate le psychologue marseillais Charles Hein. La violence conjugale reste une histoire privée, alors qu’il y aurait devoir à faire scandale."

En France, pourtant, l’article du code civil napoléonien autorisant le mari à battre son épouse a fini par être abrogé en 1975, et la violence domestique est désormais punie par la loi. Depuis 1992, le fait qu’un auteur de violences soit le concubin ou le conjoint de la victime est considéré par le code pénal comme une "circonstance aggravante".

Pourtant, loin de reculer, le phénomène s’avère extraordinairement massif et brutal. Près d’une femme sur dix vivant en couple en est victime : c’est ce qui ressortait de la première Enquête nationale sur les violences envers les femmes (ENVEFF), présentée en décembre 2000 par la secrétaire d’État aux droits des femmes, Nicole Péry, et publiée par La Documentation française en juin 2003. Environ 50 % des femmes victimes d’homicide à Paris et en proche banlieue entre 1990 et 1999 ont été tuées par leur mari ou leur conjoint, précisait, en février 2001, le rapport du professeur Roger Henrion, révélant également que, sur l’ensemble du territoire national, "trois femmes meurent tous les quinze jours du fait de violences conjugales". Soit six femmes chaque mois.

La première fois qu’il a cogné une femme - sa compagne du moment, très amoureuse et "jalouse" de lui, assure-t-il -, Serge T., cadre supérieur dans l’industrie, en a tiré plaisir. "Le fait de taper sur elle, ça m’a vachement plu, ça a débloqué des trucs, ça m’a montré, insiste-t-il, que c’est pas dangereux pour moi de taper sur quelqu’un."

>Son amie, "toute bleue" de coups, y a aussi trouvé son compte. Parole d’homme. "Avec moi, explique Serge T., elle vit le Prince charmant -moi-, accompagné d’amour impossible (...). L’autre jour, quand on s’est tapé dessus, elle m’a dit : j’en ai marre d’être malheureuse à cause de toi. Je lui ai dit : tu sais à quoi tu joues, c’est pas à cause de moi que tu es malheureuse, tu sais à qui tu as affaire. Et puis, je lui ai dit : de toute façon, tu aimes bien être malheureuse, ça te plaît (...). Elle aime bien ça, être malheureuse. Elle sait comment ça marche." Pour Serge T., le plaisir de cogner est devenu un besoin : "On est accro, quoi..."

Arthur, lui, serait devenu violent, à l’en croire, par accident. Il ne le regrette pas. Frapper sa femme, dit-il, "ce n’est pas une maladie". Un soir, le jeune homme a cru surprendre sa femme en train de "discuter avec quelqu’un dans le noir". L’idée d’être trompé lui a fait "tellement mal" qu’il a battu sa femme comme plâtre. "Elle a eu tellement peur qu’elle n’a jamais recommencé", se félicite Arthur. Le fait que son épouse vive désormais dans la crainte de nouvelles violences ne le trouble pas. "Ce n’est pas la peur qu’elle a, c’est le respect", estime Arthur. Mais si son épouse était morte, à la suite des coups donnés ? "Au fond de mon cœur, je sais que je ne la frapperai plus", élude Arthur. Tout de même, insiste-t-on. "Ce serait la conséquence de l’amour, finit par dire Arthur. C’est comme ça, c’est la vie."

Près de vingt ans séparent le témoignage de Serge T., quadragénaire aisé, vivant seul, et celui d’Arthur, intervenant anonymement sur les ondes parisiennes d’Africa n°1. Le premier s’est confié à la fin des années 1980 à Daniel Welzer-Lang, l’un des fondateurs du centre d’accueil pour hommes violents de Lyon - premier du genre en France - créé en novembre 1987. Ses confidences figurent en annexe d’un ouvrage du sociologue, Les Hommes violents, réédité en 1996 (Indigo & Côté femmes). Le second s’est exprimé le 28 octobre dernier dans l’émission radiophonique d’Eugénie Diecky, consacrée ce jour-là aux "hommes qui battent leurs femmes". Vingt ans séparent ces deux témoignages, sans que, dans l’intervalle, les choses aient beaucoup évolué.

Qu’il s’agisse de pervers ou de psychotiques, de tyrans réguliers ou exceptionnels, les hommes violents, dans leur immense majorité, sont "dans une dépendance extrême vis-à-vis de leur compagne", remarque le psychologue Alain Legrand, qui dirige à Paris l’association SOS-Violences familiales. "Cette dépendance ne relève pas du besoin ou du désir - et bien des femmes se trompent en prenant la jalousie pour une preuve d’amour. Pour l’homme violent, poursuit le psychologue, la moindre critique - a fortiori, la moindre insulte - est insupportable, car il a aussitôt l’impression que tout ce qu’il fait est mal. Il prend la partie pour le tout. C’est ce qu’on appelle la faille narcissique. La conjonction de tensions "normales" et le surgissement d’images enfouies produit, chez lui, une situation irréaliste. Il se dit : c’est elle ou c’est moi. Sa compagne devient alors un objet dangereux, qui met en péril son intégrité."

Ce processus pathologique est, paradoxalement, solidement balisé : "Si sa femme lui chauffe les bretelles pendant une soirée chez des amis, dit le psychologue Pascal Cuénot, il va attendre qu’elle et lui soient dans leur voiture pour la prendre à partie. L’homme violent sait parfaitement différer sa violence. Il sait très bien où s’arrêter. Quand il tue, c’est soit accidentel, soit prémédité." Au-delà de ces commentaires, le flou reste absolu. "Il n’existe aucune étude épidémiologique, en France, sur les hommes agresseurs", note Charles Hein.

"C’est à force d’écouter les femmes battues que j’ai commencé à m’interroger sur les hommes violents", raconte Claudine Petelot, elle aussi psychologue, et qui a longtemps travaillé comme "écoutante" à la Fédération nationale Solidarité femmes. "À ne s’occuper que des victimes, j’ai fini par avoir l’impression de mettre un emplâtre sur une jambe de bois", ajoute la jeune femme, qui a rejoint l’équipe d’Alain Legrand, installée dans le 12e arrondissement de Paris. Une permanence téléphonique et des séances de psychothérapie sont offertes aux hommes qui en font la demande. Beaucoup de ces patients consultent, non pas spontanément, mais sous la pression des tribunaux, dans le cadre des "obligations de soins" ordonnées par les juges. "Les hommes qui font la démarche de leur propre chef, ce sont vraiment des exceptions", souligne Claudine Petelot.

C’est pourtant parce que "la violence conjugale se tricote à deux", selon la formule d’une psychologue de Montpellier, Ginette Lespine, et parce que la colère des agresseurs se retournait contre elles, que les militantes du centre d’accueil pour femmes battues de Belfort se sont, un jour de 1989, demandé "comment faire" avec les hommes violents. Ces derniers, décidés à récupérer leurs compagnes venues chercher refuge dans les locaux de Solidarité femmes, étaient devenus une menace pour le centre d’hébergement lui-même.

"Sauf au moment de la crise, quand leur compagne décide de les quitter et qu’ils voient leur système s’effondrer, les hommes violents sont dans le déni et le clivage", explique une responsable du centre d’accueil, Anne Bonnaudet. C’est dans ce ou ces deux jours de "crise", et seulement dans ces moments-là, que l’homme violent est "demandeur". L’intervention d’un tiers - psychologue ou éducateur - peut alors, parfois, permettre d’entamer ce "travail sur soi-même"indispensable pour briser la "spirale de la violence"dans laquelle le couple s’est enfermé.

"On voulait une association d’hommes pour les hommes, on pensait que le contact serait plus facile", précise Anne Bonnaudet. L’intuition était bonne : créée à l’initiative des féministes travaillant au centre pour femmes battues, l’association Parenthèses à la violence, où officie Pascal Cuénot, s’occupe, elle, des agresseurs. Du moins, de certains d’entre eux : tandis que Solidarité femmes accueille "plus de mille femmes" chaque année, Parenthèses à la violence ne reçoit, dans le même temps, qu’"une vingtaine d’hommes" violents.

"Un homme ne dit jamais d’emblée qu’il est violent, commente Daniel Welzer-Lang, aujourd’hui maître de conférences à l’université de Toulouse-Le Mirail. On ne bat pas une femme, même avec une rose, dit le proverbe : aux yeux de la société, un homme qui cogne une femme, c’est un pauvre type, un homme qui n’a pas su imposer son autorité. Pourtant, ce sont des hommes qui souffrent beaucoup."

Quant à ceux - psychologues, sociologues, éducateurs spécialisés - qui s’intéressent aux hommes violents, ils sont aussi des oiseaux rares. La plupart se sont inspirés de l’expérience québécoise et, notamment, des enseignements du psychologue clinicien Robert Philippe.

Au début des années 1990, la liste de ces pionniers français n’est pas longue : Daniel Welzer-Lang et Gérard Petit, à Lyon ; Charles Hein et Michel Sylvestre, à Marseille ; Alain Legrand et Claude Mastre, à Paris ; puis Pascal Cuénot à Belfort ; et enfin Magali Barre, à Limoges. Dix ans plus tard, la liste s’est réduite comme une peau de chagrin. À Lyon et à Marseille, l’expérience a tourné court - faute de subventions - et les centres d’accueil ont fermé. À Paris (SOS-Violences familiales), Belfort (Parenthèses à la violence) et Limoges (Mots pour maux), les centres qui marchent encore survivent au jour le jour. En cette fin d’hiver, l’association d’Alain Legrand n’a que 3 000 euros en caisse. "Le ministère des droits des femmes devrait nous verser 6 000 euros - du moins, on l’espère !", ajoute, amer, le psychologue.

"La fermeture des centres en France est une victoire de la victimologie, estime l’universitaire Daniel Welzer-Lang. L’État défend la veuve et l’orphelin, il assure le service minimum." "Parler des seules victimes permet d’occulter les rapports sociaux de sexe, analyse, de son côté, la sociologue Sybille Schweier. On évite ainsi de mettre en cause la domination masculine et les relations hommes-femmes."

La France n’est pas le Québec. Elle n’est pas non plus l’Allemagne, où existent "une vingtaine d’associations pour hommes violents", rappelle Sybille Schweier. La résistance de ces derniers à reconnaître leur conduite et à vouloir faire l’effort de changer conforte l’inertie des pouvoirs publics. Coauteur de Vivre sans violences (Eres, 2004), un ouvrage collectif où est retracée l’expérience de son association marseillaise, Charles Hein s’amuse de la capacité des Français à croire " que, tant qu’il n’y a pas de demande pour régler un problème, c’est qu’il n’y a pas de problème". Et conclut : "Puisque les hommes agresseurs ne sont pas demandeurs, c’est sans doute qu’ils n’existent pas !"

© Le Monde  

    
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