Margaret Maruani, [Travail et emploi des femmes]
(réunion du mardi 11 mars 2003)
Audition de Mme Margaret Maruani, sociologue, directrice de recherche au CNRS
Assemblée nationale [française], Délégation aux droits des femmes et à l’égalité entre les hommes et les femmes, extrait du rapport d’activité
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
Merci, Madame, d’avoir accepté notre invitation. Je dois dire
que vous m'accompagnez depuis un certain nombre de jours, puisque je
suis en train de lire votre dernier livre, Travail et emplois de
femmes, que je trouve tout à fait passionnant et qui est
une mine de renseignements sur le travail des femmes et l’évolution
de la société féminine.
Autant
il me semble, sans vouloir la minimiser, que la parité en politique
est symbolique, autant il m'apparaît essentiel de mettre l’accent
sur l’égalité professionnelle, dans la mesure où
ce problème concerne la majorité des Françaises.
Vous
êtes directrice de recherche au CNRS, rattachée au laboratoire
cultures et sociétés urbaines. En 1995, vous avez fondé
le groupement de recherche, marché du travail et genre, - MAGE -
et vous dirigez la revue de ce groupement intitulée : Travail,
femmes et sociétés.
Dans
votre dernier ouvrage, vous analysez l’évolution du travail et
de l’emploi féminin au cours du XXème siècle,
notamment sa tertiarisation, et je souhaiterais, puisqu'un colloque
sur les femmes en Lorraine doit se tenir le 13 mars prochain, à
Metz, que vous nous aidiez à définir précisément
ce qu'est le secteur tertiaire pour lequel tant de femmes travaillent.
Au-delà
de ce point de détail, j'aimerais que vous puissiez nous donner
votre point de vue sur l’égalité professionnelle entre
les femmes et les hommes. C'est un sujet auquel s'intéressent
les syndicats, les politiques, mais également des chercheurs
qui, comme vous, conjuguent une vision du terrain et de la sociologie.
C'est là un atout fondamental pour le législateur, même
si je reste convaincue que des lois existent, que nous avons des outils,
et que notre tâche, aujourd'hui, est de les faire appliquer pour
une avancée intelligente des hommes et des femmes au sein de
l’entreprise.
Mme Margaret
Maruani : Puisque vous avez commencé par parler de parité,
je voudrais dire avec beaucoup de fermeté, et ce sera un peu
l’ossature de mon propos, que la parité, ce n'est pas l’égalité.
Cette distinction est particulièrement importante dans le monde
du travail. Pourquoi ? Parce que la féminisation du salariat
est une donnée essentielle de la fin du XXème siècle
: en l’espace de quarante ans, les femmes représentent près
de la moitié du monde du travail, puisque leur pourcentage y
est passé de 34 % au début des années soixante
à 46 % aujourd'hui.
Elles
forment, en Europe, 43 % de la population active ce qui prouve
que la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, devancée
seulement par les pays scandinaves.
De
ce point de vue, nous pouvons dire que nous ne vivons plus dans le même
monde que dans les années soixante, la féminisation de
la population active ayant transformé la société
tout entière et, en premier lieu, le statut des femmes.
L'évolution
de la position des femmes sur le marché du travail ne se ressent
pas uniquement au niveau de leur vie professionnelle : elle constitue
un fil rouge pour lire la place des femmes dans la société.
Cette
croissance spectaculaire de l’activité féminine, qui remonte
au début des années soixante, correspond à une
lame de fond que nul n'avait prévue à l’époque
et que rien n'a arrêtée depuis : ni la pénurie
d’emplois, ni la baisse de la croissance, ni l’apparition d’un chômage
massif et structurel.
En
conséquence, dans le domaine économique, si la parité
existe, elle ne rime pas avec égalité et c'est là,
à mon sens, un problème qui est loin d’être résolu.
La féminisation du salariat n'a pas débouché sur
une régression véritable des disparités, des inégalités
entre emplois masculins et féminins, sans doute parce qu'elle
n'a pas été accompagnée d’une politique d’égalité
véritablement offensive.
De
mon point de vue, tout se passe en effet comme si, pendant des années,
on avait cru à une espèce de pente naturelle vers le progrès,
laissant à penser que les choses allaient s'arranger, que les
inégalités liées au sexe allaient se diluer dans
la modernité. Or, rien de tel ne s'est produit et il y a peu
de domaines où une mutation sociale d’une telle ampleur s'est
faite sur un fond d’inégalités aussi coriaces et rebelles.
De
ce fait même, aucun constat simple n'est possible.
Il
y a plus de femmes actives, plus de femmes salariées, plus de
femmes instruites, mais il y a aussi plus de chômeuses, plus de
salariées précaires, plus de femmes en sous-emploi. Les
comportements d’activité masculins et féminins se rapprochent,
mais les inégalités professionnelles et familiales s'incrustent.
Partant
de là, on peut proposer deux lectures des choses : on peut
dire avec raison que tout a changé et que rien n'est plus comme
hier ; on peut dire avec tout autant de raison que rien n'a bougé.
Je
ne revendiquerai aucune de ces lectures, ou plus exactement, je souscrirai
aux deux, en voyant précisément et point par point les
domaines où la situation a évolué, stagné
ou régressé.
Premièrement,
concernant la féminisation du monde du travail, il faut dire
et redire que la présence des femmes sur le marché du
travail n'est pas nouvelle. En 1968, Evelyne Sullerot soulignait
déjà que les femmes ont toujours travaillé. Ce
sont les modalités de travail qui ont changé.
A
partir des années soixante, nous avons assisté à
une croissance continue, soutenue, du nombre de femmes actives et, au-delà
du saut quantitatif, c'est du rééquilibrage de la part
des sexes sur le marché du travail qu'il s'agit.
Ainsi,
au début des années soixante, on dénombrait sur
le marché du travail 12,6 millions d’hommes et 6,7 millions
de femmes : une différence du simple au double séparait
les hommes et les femmes. Aujourd'hui, la différence est minime
puisque, en 2002, pour 14 millions d’hommes, le nombre des femmes
actives est passé à 12 millions. En l’espace de quarante
ans, le nombre des hommes sur le marché du travail a augmenté
d’un peu plus d’un million tandis que celui des femmes a progressé
de 5,5 millions.
Depuis
quatre décennies, tout le renouvellement des forces de travail
dans ce pays s'est fait par la croissance de l’activité féminine.
Il est important de dire que les femmes sont devenues l’élément
actif du marché du travail et ce phénomène se vérifie
partout en Europe puisque, dans les années soixante, les femmes
représentaient 30 % de la population active européenne
alors qu'elles en représentent aujourd'hui 43 %.
Cette
évolution est sous-tendue par deux facteurs majeurs : la
salarisation de la main-d'
œuvre féminine et la continuité des trajectoires
professionnelles des femmes. Aujourd'hui, et c'est vrai depuis 1975,
les femmes sont proportionnellement plus souvent salariées que
les hommes et elles ont poussé le mouvement de salarisation du
monde du travail.
Du
point de vue de la continuité des trajectoires professionnelles,
qui renvoie aux comportements d’activité des femmes, les choses
ont radicalement changé : dans les années soixante,
la majorité des femmes, lorsqu'elles avaient des enfants, s'arrêtaient
de travailler. Le taux d’activité des femmes entre 25 ans
et 49 ans était, à l’époque, de 40 %,
alors qu'il est aujourd'hui de 80 %. Cela signifie que la majorité
des femmes de ce pays ne s'arrêtent plus de travailler à
la naissance de leurs enfants. Je précise que cela n'est pas
vrai pour bon nombre de pays qui nous entourent, dont l’Allemagne, le
Royaume-Uni et les Pays-Bas.
C'est
là une transformation radicale du rapport à l’emploi des
femmes comme du rapport des femmes à l’agencement des projets
professionnels et familiaux : les femmes sont passées de
la discontinuité du travail au cumul, étant précisé
qu'en la matière, la géographie européenne diffère
beaucoup selon les pays et pas obligatoirement en fonction d’un axe
nord-sud.
De
ce premier point, il convient donc de retenir que, d’une façon
très certaine, partout en Europe, mais de façon très
accentuée en France, c'est dans la tranche des 25-49 ans
que l’activité féminine a véritablement explosé
et que ce sont les mères de famille qui ont assuré l’essentiel
de la croissance de la population active.
Deuxièmement,
l’évolution concerne également les places des hommes et
des femmes dans le système de formation. Elle se traduit par
une percée des scolarités féminines. Je crois qu'il
est justifié de parler de « rupture », dans la mesure
où le niveau scolaire et universitaire des femmes est, aujourd'hui,
en France, supérieur à celui des hommes.
Sur
ce sujet, je me permets de vous renvoyer aux travaux de Christian Baudelot,
Roger Establet et Marie Duru-Bellat qui, en 1990, ont fait
apparaître, par leurs ouvrages Allez les filles et l’Ecole
des filles, ce phénomène de la réussite des
filles.
C'est
en 1970, que les filles ont rattrapé les garçons avant
de les dépasser, en termes de réussite au baccalauréat,
et en 1975 qu'elles ont fait de même, en termes de diplômes
universitaires. Il aura fallu vingt ans pour que l’on prenne conscience
de ce phénomène et, si la société commence
à s'en rendre compte, le marché du travail, lui, l’ignore
toujours, puisque le diplôme de ces filles qui se sont très
bien sorties de la compétition scolaire n'a pas la même
valeur sur le marché du travail que celui des garçons.
De
récents travaux de l’INSEE le confirment : pour les titulaires
du baccalauréat, après dix ans d’expérience, les
chances d’occuper un emploi de cadre sont de 17 % pour les hommes,
contre 8 % pour les femmes, pour les titulaires d’un diplôme
de deuxième ou troisième cycle universitaire, ces chances
sont de 76 % pour les hommes contre 57 % pour les femmes.
Je
pourrais continuer en m'appuyant sur d’autres études, car cette
différence de valeur du diplôme est un phénomène
que l’on mesure parfaitement.
Les
arguments qui, il y a quelques années, pouvaient sinon légitimer,
du moins excuser les inégalités professionnelles, aujourd'hui,
sont tombés. Il y a trente ou quarante ans, on pouvait faire
valoir que les femmes n'avaient pas la même trajectoire professionnelle
que les hommes dans la mesure où elles arrêtaient de travailler
lorsqu'elles avaient des enfants : ce n'est plus vrai aujourd'hui.
On pouvait mettre en avant les inégalités de formations :
ce n'est plus vrai aujourd'hui, puisqu'en termes de niveau, les filles
dépassent les garçons. Les deux principaux arguments qui
pouvaient expliquer les inégalités professionnelles sont
devenus obsolètes.
Il
n'en reste pas moins que les femmes sont plus mal payées, qu'elles
ont des carrières professionnelles différentes et connaissent
un surchômage et un sous-emploi patent, étant précisé
que la ségrégation des emplois demeure prégnante.
Il
est très frappant de voir à quel point la mixité,
qui est désormais implantée à l’école, n'a
toujours pas touché le monde du travail. La féminisation
du monde du travail ne s'est, en effet, pas traduite par une réelle
mixité professionnelle et les emplois féminins restent
concentrés sur un petit nombre de secteurs traditionnellement
réservés aux femmes. On aurait pu imaginer qu'avec l’irruption
de plus de 5 millions de femmes sur le marché du travail,
les femmes allaient se disperser sur un certain nombre de secteurs,
mais cela ne s'est pas produit et la situation, loin de s'améliorer,
s'est même aggravée en France. On constate, en effet, que
les six catégories socioprofessionnelles les plus féminisées
qui rassemblaient 52 % des femmes, au milieu des années
quatre-vingts, en rassemblaient 60 %, en 2002.
Par
conséquent, la concentration des emplois féminins n'a
fait que s'accentuer, notamment dans ces six catégories professionnelles
qui sont les employés de la fonction publique, les employés
des entreprises, les employés du commerce, les personnels de
service aux particuliers, les instituteurs, et les professions intermédiaires
de la santé : elles regroupent à elles seules 6,2 millions
de femmes actives.
Sur
ce point, non seulement les choses n'avancent pas, mais elles régressent.
Il faut bien noter, cependant, que les évolutions sont contrastées.
Troisièmement,
la progression de l’activité et de la scolarité féminine
a engendré deux phénomènes : d’une part, l’accès
d’un certain nombre de femmes à des professions qualifiées ;
d’autre part, la féminisation massive des métiers peu
valorisés et peu qualifiés. Le mouvement est double et
ne se prête pas à l’amalgame.
D'abord,
on a pu voir des professions traditionnellement masculines se féminiser
sans se dévaloriser. Il est important de dire que la dévalorisation
n'est pas le destin de toute profession qui se féminise. Je pense
aux professions de médecin, d’avocat, de magistrat, de journaliste
et à bien d’autres qui se sont féminisées sans
se dévaloriser. Pour autant, cela ne signifie pas qu'il y ait
égalité entre hommes et femmes au sein de ces professions.
Un certain nombre de femmes récupèrent seulement sur le
marché du travail la réussite de leur investissement en
formation universitaire. C'est ainsi que les femmes représentent
aujourd'hui 36 % des cadres et des professions intellectuelles
supérieures, alors qu'elles n'en représentaient que 25 %
en 1982, étant néanmoins précisé qu'au niveau
des cadres dirigeants, le constat est aussi affligeant qu'en politique.
C'est
un mouvement qui existe et il ne s'agit pas de faire du misérabilisme
en la matière.
Ensuite,
à l’autre extrémité de la pyramide sociale, on
a vu un afflux de femmes actives se concentrer sur des emplois peu qualifiés
du tertiaire.
Que
s'est-il passé ? Avec le déclin des emplois ouvriers,
on a assisté à un déplacement des emplois non qualifiés,
de l’industrie vers les services, des postes d’ouvriers vers des postes
d’employés.
Dans ce processus, les femmes occupent une place centrale, puisque 80 % des employés sont des femmes et que la catégorie « employés »
regroupe aujourd'hui la moitié des femmes actives de ce pays. À cela il faut ajouter le fait que de nombreuses femmes employées
cumulent deux handicaps : bas niveau de qualification et précarité
de l’emploi. Il en va ainsi des vendeuses, des caissières, des
aides à domicile, des employées de ménage, des
serveuses, qui, bien souvent, travaillent à temps partiel avec
des statuts d’une grande précarité et des horaires de
travail très éclatés.
Cette
coexistence de deux mouvements avec, d’une part une concentration d’une
grande partie des femmes actives dans les emplois peu qualifiés
du tertiaire et, d’autre part, une croissance des emplois féminins
qualifiés débouche, non pas sur un constat d’immobilisme,
mais de bipolarisation. À la faveur de la crise de l’emploi, de la féminisation
du monde du travail, de l’élévation du niveau d’instruction
des femmes, l’écart entre les femmes s'est creusé.
Quatrièmement,
toutes ces différences se retrouvent au niveau des salaires.
Alors que les directives européennes et les lois françaises
comportent des préconisations telles que « à travail
égal, salaire égal », les statistiques mettent en
lumière des écarts considérables.
Sur
l’ensemble des pays de l’Union européenne, les écarts
de salaires s'échelonnent entre 10 % pour l’ex-Allemagne
de l’Est et le Danemark et 30 % pour le Grèce et les Pays-Bas,
ce qui prouve que la géographie européenne ne peut pas
se décliner selon un axe nord-sud.
La
France, de ce point de vue, tout comme l’Allemagne de l’Ouest, se situe
dans la moyenne européenne avec un taux de 24 %.
Comment
s'explique cet écart ? D'une part, par la concentration
et la ségrégation des emplois féminins. On aura
beau dire qu'à travail égal, salaire égal, les
femmes et les hommes ne font pas le même travail et on ne peut
pas comparer le salaire d’un ouvrier qualifié de la métallurgie
à celui d’une femme de ménage : ils n'exercent pas
le même métier et leur salaire n'est pas comparable.
Cette
affirmation est juste, mais pour partie seulement, car si l’on raisonne
comme les économistes, en isolant deux personnes d’un niveau
de formation égal, au sein d’une même catégorie
socioprofessionnelle, d’âge égal, d’expérience égale,
dans des établissements de même taille, il reste ce que
les économistes appellent un « résidu » - d'où
la question qu'avait posée Christian Baudelot au cours de
l’un de nos séminaires : le sexe est-il un résidu ? -
qui est évalué entre 10 % et 15 %.
Les
économistes parlent d’une « boîte noire », laquelle
n'est que pure discrimination : si on prend deux clones, l’un masculin,
l’autre féminin, il reste au niveau des salaires une différence
de 10 % à 15 % que l’on ne parvient pas expliquer autrement
que par une discrimination brutale.
Comment
ces écarts ont-ils évolué dans le temps ?
Vous me permettrez, pour l’illustrer de vous citer les chiffres des
écarts de salaire pour des emplois à temps complet, sachant
que le temps partiel était assez rare dans les années
soixante.
Pour
la France, ils laissent apparaître, que l’on est passé
d’un écart de 36 % en 1950, à un écart de
24 % aujourd'hui. En un peu moins d’un demi-siècle, l’écart
s'est donc réduit de 14 points et si le progrès est
indiscutable, il est aussi indiscutablement lent. À ce rythme, dans
un siècle, le problème se posera encore...
En
revanche, ce que ces chiffres ne nous disent pas, c'est la montée
en puissance des bas et des très bas salaires. À cet égard,
je dois préciser que, comme pour les taux de chômage ou
d’inflation, il y a plusieurs méthodes pour calculer les écarts
de salaire. Il n'y a pas de chiffres vrais ou faux : tout dépend
ce qu'on met derrière. En l’occurrence, les statistiques que
je viens de vous livrer portent sur des salaires à temps plein
et masquent les effets du chômage à temps partiel, lequel
a pesé très lourdement sur l’évolution des bas
salaires - moins de 5 500 F par mois - et des très
bas salaires- moins de 4120 F par mois. Aujourd'hui, en France,
3,4 millions de personnes, dont 80 % de femmes, travaillent
pour un salaire inférieur à 5 500 F par mois,
ce qui est énorme : à ce sujet, je vous renvoie aux
travaux de Pierre Concialdi et Sophie Ponthieux.
Les
trois quarts des emplois à bas salaires sont des emplois à
temps partiel, majoritairement occupés par les femmes. Qu'on
le veuille ou non et quel que soit le point de vue que l’on a sur le
temps partiel, ce dernier a contribué - et nous avons aujourd'hui
assez de recul pour le constater - à créer des poches
de pauvreté féminine au sein du salariat.
S'agissant
des écarts de salaires, on peut dire aussi que l’évolution
est contrastée. En effet, on observe une progression s'agissant
strictement des évolutions de salaires, puisque les écarts
se réduisent - lentement, mais ils se réduisent -,
alors que l’on observe une régression s'agissant des bas et très
bas salaires.
Cinquièmement,
le travail à temps partiel, en France comme partout en Europe,
est l’apanage des femmes : plus de 80 % des personnes occupant
des emplois à temps partiel sont des femmes. Je n'ai vu nulle
part d’exemple où le travail à temps partiel soit autre
chose qu'une forme d’emploi spécifiquement féminine :
il faut arrêter de dire qu'il va, un jour, intéresser les
hommes, car ce jour n'est pas venu et je ne crois pas qu'il soit près
de venir.
Toutefois,
à la différence de nos voisins européens, le travail
à temps partiel est, en France, un phénomène récent.
Il date très précisément du début des années
quatre-vingts, puisque, depuis cette date, le nombre de personnes travaillant
à temps partiel est passé de 1,5 million à
4 millions. Autant dire que le travail à temps partiel,
en France, n'est pas une composante de la croissance de l’activité
féminine.
Ce
n'est pas le temps partiel qui, en France, à la différence
des Pays-Bas, du Royaume-Uni ou des pays scandinaves, a permis aux femmes
d’intégrer le salariat. Ce n'est pas lui qui explique la féminisation
du monde du travail. C'est à temps plein que les femmes ont afflué
sur le marché du travail depuis le début des années
soixante. J'irai plus loin en disant que c'est même là
l’une des caractéristiques fortes de ce que l’on appelle, dans
la géographie européenne des comportements d’activité,
la croissance de l’activité féminine « à la
française ».
Le
travail à temps partiel a fait irruption dans notre pays, au
début des années quatre-vingt, à la faveur de la
crise de l’emploi et sous l’impulsion de politiques publiques fortement
incitatives, fondées sur des aides financières ou des
abattements de cotisations sociales, récemment supprimés,
mais qui ont perduré vingt ans, en faveur des employeurs créant
des emplois à temps partiel.
Il
est, bien entendu, compliqué de parler du travail à temps
partiel tant sont disparates les réalités sociales qu'il
recouvre. Entre le mercredi libre d’une secrétaire fonctionnaire
et les dix-huit heures de la caissière de Carrefour, il
y a un monde : il ne s'agit pas du même travail à
temps partiel, les deux formules ne concernent pas les mêmes femmes,
même si, malheureusement, les statistiques font un amalgame de
ces deux réalités sociales.
En
revanche, on sait de façon sûre que, ce qui a dopé
la croissance du temps partiel en France, ce n'est pas le mi-temps dans
la fonction publique, mais tous ces emplois qui se sont créés
dans un certain nombre de secteurs de l’économie, où l’on
a vu se multiplier les offres d’emploi à temps partiel, je veux
parler de la grande distribution, de l’hôtellerie, de la restauration,
des services aux particuliers et aux entreprises et cela dans une catégorie
professionnelles particulière : celle des employées.
La
plupart des employées à temps partiel sont donc vendeuses,
caissières ou femmes de ménage. Bon nombre d’entre elles
n'ont pas choisi d’avoir un emploi à temps partiel : elles
ont choisi d’avoir un emploi de quelques heures plutôt que d’être
au chômage. Beaucoup travaillent pour un salaire largement inférieur
au SMIC avec des horaires extrêmement éclatés.
Aussi,
lorsque l’on présente le temps partiel comme une bonne formule
pour les femmes, au motif qu'elle leur permettrait de concilier vie
professionnelle et vie familiale, je m'insurge. En effet, pour avoir
enquêté il y a quelques années dans la grande distribution
et avoir suivi les thèses et enquêtes de mes doctorants
sur le sujet, je sais que ces employées viennent souvent travailler
deux heures par-ci, par-là, sans avoir leur planning d’une semaine
sur l’autre et souvent sans même savoir ce qu'elles vont gagner
en fin de mois. Qu'est qu'une telle formule permet de concilier, sinon
bas salaire, précarité et désorganisation de la
vie familiale ?
Beaucoup
de femmes se retrouvent ainsi en situation de sous-emploi selon les
critères des statisticiens, ce qui revient à dire qu'elles
travaillent moins qu'elles ne le souhaiteraient. Au fil des ans, le
temps partiel est devenu la figure emblématique de la division
sexuelle du marché du travail. Contrairement à d’autres
questions, à propos desquelles on peut parler d’une « tradition »
d’inégalité, s'agissant du temps partiel, on peut dire
que l’on a créé, de toutes pièces, une forme d’emploi
spécifiquement féminine.
Cette
situation renvoie à la question de savoir si l’on peut laisser
se développer cette forme d’emploi spécifiquement féminine
et se multiplier les emplois payés au-dessous du SMIC, sachant
que la majorité des travailleurs pauvres sont, en France, des
femmes travaillant à temps partiel.
S'agissant
des travailleurs pauvres, on les pointe toujours du doigt aux États-Unis
en dénonçant le fait que l’on y a choisi de comprimer
le chômage à coups de mauvais emplois, mais il faut se
rendre à l’évidence que des travailleurs pauvres, il en
existe aussi en France. Qu'est-ce que ces 3,4 millions de personnes
qui travaillent pour un salaire inférieur au SMIC, sinon des
travailleurs pauvres et principalement des travailleuses pauvres dont
on parle très peu ?
Sixièmement,
les années qui ont vu se développer la féminisation
de la population active sont aussi celles qui ont connu l’essor d’un
surchômage féminin qui s'est solidement incrusté
dans le paysage social et, à cet égard, les chiffres sont
très frappants dans la mesure où ils permettent de mesurer
le silence qui pèse, notamment au niveau des médias, sur
la question du chômage féminin.
Tous
les mois, on commente les courbes du taux de chômage comme si
elles constituaient une sorte de baromètre social. On distingue
le taux de chômage des jeunes, le taux de chômage des vieux,
le taux de chômage des cadres, celui des personnes qualifiées
et moins qualifiées, mais on ne parle jamais du chômage
des femmes.
Selon
l’enquête la plus récente de l’INSEE, qui remonte à
2002, le taux de chômage global est de 8, 9 %. Or, si on
le décompose selon le sexe, il se situe à 7,9 % pour
les hommes et à 10,1 % pour les femmes. Si on le ventile
en fonction de la catégorie socioprofessionnelle, il est estimé
à 4 % chez les cadres, hommes et femmes confondus, à
11 % chez les employées et à 16 % chez les ouvrières.
Le
taux de chômage des jeunes, très durement frappés
par le chômage, ce qui choque notre société, se
situe, pour les moins de 25 ans, à un niveau global de 20 %,
ce dernier taux se ventilant de la façon suivante : 18 %
pour les jeunes hommes et 23 % pour les jeunes femmes. Ces chiffres
illustrent bien la sélectivité du marché du travail,
parce que c'est précisément chez les moins de 25 ans
que les taux de chômage devraient accuser de moindres écarts
entre les hommes et les femmes. Il s'agit, en effet, de générations
où les filles sont plus diplômées que les garçons,
d’une tranche d’âge où l’effet famille ne joue pas, puisque
la première maternité, en France, intervient en moyenne
à 29 ans. Ce n'est donc pas parce que les filles ont des
enfants ou sont moins diplômées qu'elles ne travaillent
pas, mais parce que le marché du travail filtre, sélectionne
et produit de la discrimination, de la ségrégation.
Ce
problème n'est pas purement français : sur l’ensemble
de l’Union européenne, on retrouve les mêmes écarts.
Je
suis très frappée de constater à quel point ce
surchômage avéré passe inaperçu. On note
une sorte de tolérance sociale par rapport au chômage des
femmes, comme si persistait dans les esprits l’idée, qui n'est
pas exprimée car politiquement incorrecte, du salaire d’appoint :
le chômage serait moins grave pour les femmes...
S'agissant
des chiffres du chômage officiel, j'ai récemment publié
un autre livre Les mécomptes du chômage, dans lequel
j'ai tenté de scruter toutes les zones d’ombre qui entourent
le chômage : le chômage découragé, le
chômage révélé. Si on les dissipe, on arrive
à des taux de chômage beaucoup plus importants et à
des différences entre les hommes et les femmes nettement plus
significatives.
En
conclusion, je dirai que, finalement, avec la féminisation du
monde du travail, quoi que l’on dise, quoi que l’on pense, quelles que
soient les inégalités que l’on puisse constater, c'est
le statut des femmes dans la société qui a fondamentalement
changé. Ne l’oublions jamais lorsque nous soulignons les inégalités.
Cela étant, cette féminisation ne s'étant pas accompagnée
d’une résorption des inégalités, il faut en permanence
rappeler ces deux aspects de la question.
Il
y a féminisation, mais l’égalité n'est pas au rendez-vous
et doit faire l’objet d’un autre combat. En la matière, parité
ne rime pas avec égalité.
J'ai
le sentiment que, par rapport au monde du travail, les femmes ont gagné
en autonomie, en liberté : le fait d’accéder au salariat
offre une autonomie économique, c'est la liberté. En revanche,
l’égalité entre les sexes continue à piétiner
et à stagner.
Mme Muguette Jacquaint :
Vous avez situé le début du mouvement de féminisation
au début des années soixante. Est-ce en rapport avec que
le fait que les femmes devaient, pour travailler, obtenir l’autorisation
de leur mari ?
Mme Margaret
Maruani : Croyez-vous que beaucoup la demandaient ? C'était
déjà complètement anachronique dans les années
soixante. Je crois que ce qui a fait monter ce phénomène,
c'est l’explosion du secteur tertiaire.
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
Comment le définissez-vous ?
Mme Margaret
Maruani : Il faut d’abord savoir si l’on définit les
emplois ou les activités.
Par
exemple, quelqu'un qui est ouvrier dans la fonction publique, n'exerce
pas un métier tertiaire, mais il travaille dans le secteur tertiaire.
A l’inverse, une femme qui est secrétaire dans une entreprise
industrielle exerce un métier du tertiaire, mais elle travaille
dans le secteur industriel. En général, on parle du secteur
tertiaire, mais on y inclut aussi bien les employés de bureau,
de commerce, les services, les professions intellectuelles, depuis les
cadres jusqu'aux enseignants. C'est une catégorie très
éclatée.
Mme Muguette Jacquaint :
J'ai souvent entendu des chefs d’entreprise dire que les femmes
ne savaient pas se valoriser : qu'en pensez-vous ?
Mme Margaret
Maruani : C'est un argument.
J'ai
plutôt tendance à penser que les responsables du recrutement
dans les entreprises ont toujours une vision extrêmement sexuée
des emplois et n'embauchent pas indifféremment un homme ou une
femme pour occuper tel ou tel poste. Le marché du travail crée
de la discrimination. On a souvent, y compris dans les analyses sociologiques
qui ont été produites, rejeté une part de responsabilité
sur la famille et dit que cette situation reflétait la division
sexuelle de la famille.
Il
est vrai que, pour l’essentiel, les tâches domestiques et l’éducation
des enfants reviennent aux femmes : c'est une espèce de
noyau dur qui ne bouge pas. Cela étant, cela ne suffit pas à
expliquer toutes les inégalités, ni même celles
qui existent sur le marché du travail. Ce n'est pas parce que
ces tâches incombent aux femmes qu'on les embauche comme caissières
ou vendeuses à temps partiel, mais parce que le marché
du travail a créé de tels emplois.
En
revanche, quelle hiérarchie créent ces emplois à
bas salaire au sein de la famille ? Les écarts de salaire
entre hommes et femmes ne font que creuser les inégalités
au sein de la famille.
Mme Claude Greff :
J'aurais aimé que vous développiez un peu plus votre
point de vue sur les inégalités qu'engendre, selon vous,
le temps partiel et sur l’influence de la maternité sur la carrière
professionnelle des femmes.
Mme Margaret
Maruani : Le temps partiel a une histoire compliquée.
Dans les années soixante, les politiques publiques ont poussé
le temps partiel pour pallier la pénurie de main d’
œuvre dont souffrait alors le pays. C'était un moyen d’attirer
les femmes sur le marché du travail. Il n'a pas forcément
été reçu comme tel, puisque les femmes sont arrivées
à temps plein sur le marché du travail.
Il
est revenu au goût du jour dans les années quatre-vingt,
dans la mesure où on l’a vu comme un moyen de comprimer le chômage,
mais cela n'a pas fonctionné non plus.
C'est
vrai que le temps partiel recouvre beaucoup de réalités,
et je n'aime pas la distinction qui a été établie
entre le temps partiel subi et le temps partiel choisi, parce que je
la trouve très idéologique. Certaines femmes peuvent choisir
de travailler à temps partiel parce qu'elles sont tellement écrasées
par les tâches domestiques qu'elles n'ont pas d’autre solution.
En l’occurrence, s'agit-il d’un choix ? Pas vraiment ! A l’inverse
des femmes qui se sont vu imposer un temps partiel à l’embauche
peuvent finir par très bien s'en accommoder.
Je
pense, moi, que la seule frontière qui a du sens doit être
établie selon que c'est l’employeur qui a imposé le temps
partiel à l’embauche ou le salarié qui l’a demandé.
En d’autres termes, plutôt que de savoir qui a choisi le temps
partiel, il faut savoir qui l’a produit.
Quand
on regarde ce qui s'est passé depuis vingt ans, on voit que le
temps partiel s'est essentiellement développé dans des
secteurs qui ont massivement embauché, parce qu'il offre une
grande souplesse aux employeurs, tout en étant extrêmement
rigide pour les femmes.
S'agissant
de la maternité, j'ai dit que, dès lors que l’âge
de la première maternité se situait aux alentours de 29 ans,
elle ne pouvait pas expliquer les forts écarts de taux de chômage
entre jeunes gens et jeunes filles.
Il
est très frappant de constater - et c'est un phénomène
qui est particulièrement accusé en France par rapport
aux autres pays européens - que, la plupart du temps, la
maternité n'écarte plus les femmes du marché du
travail : les taux d’activité des femmes ayant un enfant,
deux enfants ou pas d’enfant sont, aujourd'hui, quasiment identiques.
S'il
y a une différence, elle intervient à partir du troisième
enfant, et encore, puisque plus de 50 % des femmes qui ont trois
enfants et plus sont, aujourd'hui, actives. La maternité n'est
plus un frein à l’activité professionnelle.
Pour
confirmer ce que je viens de dire, je vais vous livrer quelques chiffres.
Le taux d’activité des femmes de 25 ans à 49 ans,
selon le nombre d’enfants, est, aujourd'hui, le suivant : 86 %
lorsqu'elles n'ont pas d’enfant, 84 % lorsqu'elles ont un enfant,
75 % lorsqu'elles ont deux enfants, 50 % lorsqu'elles ont
trois enfants et plus.
Dans
les années soixante, ce taux d’activité était de
55 % pour les femmes sans enfant, de 42 %, pour les femmes
ayant un enfant, de 26 % pour les femmes ayant deux enfants, et
de 15 % pour les femmes ayant trois enfants et plus.
Ces
chiffres traduisent bien une révolution.
Mme Claude Greff :
Il est difficile de comprendre, que 80 % des femmes travaillent
pour un salaire inférieur au SMIC.
Mme Margaret
Maruani : Non : les personnes qui gagnent un salaire inférieur
au SMIC sont à 80 % des femmes.
Mme Claude Greff :
Cela me paraît effrayant.
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
C'est effrayant et c'est ce qu'il convient de changer, d’autant,
comme vous le disiez que l’on n'en parle jamais.
Mme Muguette Jacquaint :
Et d’autant que ce sont elles qui travaillent dans les conditions
les plus difficiles, qu'elles ont souvent de jeunes enfants et
qu'elles doivent assumer les frais de garde.
Mme Margaret
Maruani : C'est bien pourquoi l’allocation parentale d’éducation
(APE) a eu des effets dévastateurs : elle a fonctionné
à plein régime parce qu'elle concernait précisément
cette population qui travaillait pour très peu d’argent
et qui s'est vu proposer la même somme pour rester à la
maison. Il fallait être héroïque pour ne pas accepter
l’offre. Le drame, c'est que, après, ces femmes ne retrouvent
plus d’emploi. L’ouverture de cette allocation aux familles de deux
enfants remonte à 1994, et toutes les études réalisées
depuis montrent que cette opportunité a été saisie,
soit par des femmes au chômage, soit par des femmes en situation
très précaire, qui, ensuite, se sont trouvées totalement
déconnectées du marché du travail.
Mme Claude Greff :
Je comprends parfaitement ce que vous avez dit, mais il me semble,
étonnant - et ne voyez rien de discriminatoire dans mon
propos - que quelqu'un qui n'a pas de qualification particulière
puisse se trouver écarté du marché du travail.
Mme Margaret
Maruani : Le problème c'est que les emplois non qualifiés,
même s'ils tournent beaucoup, ne sont pas assez nombreux pour
que tout le monde puisse en occuper, sans quoi nous n'aurions pas des
millions de chômeurs.
Les
risques de se retrouver au chômage après avoir bénéficié
de l’APE ont été statistiquement mesurés et ils
sont très élevés. C'est un constat.
Mme Muguette Jacquaint :
On peut d’ailleurs très bien concevoir que, compte tenu du
taux de chômage, les hommes prétendent aussi à ces
emplois.
Mme Margaret
Maruani : Ce n'est pas si sûr, car durant ces vingt dernières
années, on n'a pas observé, en France ou en Europe, du
fait du chômage, de mouvement de substitution de main-d'
œuvre. Les hommes ne sont pas venus occuper les emplois féminins.
Cela s'est produit dans d’autres pays, notamment dans les pays où
il n'y a pas (ou peu) d’indemnisations de chômage.
On
aurait pu imaginer que cela se produise en Europe, d’autant que les
activités tertiaires où les femmes travaillent ont été
moins touchés par les suppressions massives d’emplois que le
secteur industriel, mais cela n'a pas été le cas.
Il
faut dire les choses jusqu'au bout : la ségrégation,
aussi paradoxal que cela puisse paraître, a relativement protégé
les femmes de la crise de l’emploi. Les hommes ne sont pas devenus assistants
maternels.
Ce
qui est surtout frappant, c'est l’écart qui existe entre le poids
des femmes dans le secteur économique, leur niveau de formation
et la place qu'elles occupent dans le monde du travail.
Mme Muguette Jacquaint :
Je connais des femmes de niveau bac + 3 qui sont caissières
pour un salaire de 4 000 F par mois...
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
Oui, c'est monnaie courante.
Mme Muguette Jacquaint :
... et le temps partiel n'a fait qu'aggraver les choses.
Mme Margaret
Maruani : Effectivement. On peut dire qu'il a largement contribué
à la paupérisation d’une partie du salariat féminin.
De ce point de vue, il y a incontestablement une régression.
D'ailleurs,
il faut savoir que la bataille des chiffres et des définitions
sur les working poors, les travailleurs pauvres, ne fait
que commencer. C'est un débat que je suis de très près,
car l’INSEE est en train de proposer une définition de la pauvreté
laborieuse assez restrictive : elle toucherait ceux qui gagnent
moins que 50 % du salaire médian, soit environ 3 500 F.
A ce compte-là, il y aurait 1,3 million de travailleurs
pauvres. L'organisme de statistiques européen, Eurostat, propose
de mettre la barre à 60 % du salaire médian, ce qui
ferait passer le nombre des travailleurs pauvres à 2,4 millions.
Pour
ce qui me concerne, je suis partie de la définition qui me semblait
sociologiquement la plus juste, qui inclut tous les salaires inférieurs
au SMIC, et je suis arrivée à 3,4 millions.
Selon
la définition de l’INSEE, il y aurait donc 1,3 million de
travailleurs pauvres, dont 60 % d’hommes, alors que sur les 3,4 millions
de personnes concernées par ma définition, il y aurait
80 % de femmes.
Pourquoi ?
Parce que l’INSEE prend comme unité de compte, non pas le salarié,
mais les familles divisées en unités de compte ce qui
permet d’englober tous les hommes dont la femme ne travaille pas, et
pour qui le risque de tomber dans la pauvreté est proportionnel
au nombre d’enfants. Or, on sait bien que, dans les familles, l’argent
du ménage n'est pas partagé à égalité.
Il faudrait tomber d’accord sur une vraie définition pour décortiquer
tout cela.
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
De quelles aides auriez-vous besoin pour faire avancer les choses ?
Mme Margaret
Maruani : Je pense qu'il faut d’abord s'attaquer au sous-emploi.
On ne peut pas tolérer qu'il y ait 3,4 millions de travailleurs
pauvres. Cela traduit une dégradation de la valeur du travail
qui est inadmissible.
Il
faut reprendre la question du travail à temps partiel à
bras-le-corps. Martine Aubry, alors ministre de l’emploi et de
la solidarité, a suspendu les aides à la création
des emplois à temps partiel, mais il reste qu'un certain nombre
de secteurs d’activité ont intégré le temps partiel
comme un mode de gestion de la main-d'œuvre permanente. Comment désincruster cette habitude ?
Je
considère que le temps partiel devrait être régulé
au même titre que les autres formes d’emploi atypiques, comme
l’intérim ou les contrats à durée déterminée.
Pourquoi au bout d’un certain nombre d’années passées
à temps partiel, les travailleurs n'auraient-ils pas le droit
de demander un temps plein ?
Il faut aussi bien étudier la question du chômage. J'avoue que je suis fatiguée d’entendre parler du chômage des cadres
ou des jeunes, alors que personne, pas même les syndicats, n'évoque
la répartition par sexe du chômage.
Mme Muguette Jacquaint :
Peut-on aller jusqu'à dire que le travail à temps
partiel nuit à l’image du travail des femmes ?
Mme Margaret
Maruani : Indéniablement. S'agissant du temps partiel,
on a toujours cité en exemple, ce qui me fait sursauter, les
Pays-Bas où 17 % des hommes et 70 % des femmes travaillent
à temps partiel : c'est-à-dire que c'est toute l’image
du travail des femmes qui, dans ce pays, est accolée au temps
partiel.
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
Les modèles nordiques ne sont pas meilleurs.
Mme Margaret
Maruani : Non ! Certaines de leurs expériences
sont à retenir, mais ils sont loin d’être des modèles.
D'ailleurs, il n'y a pas de modèles, il n'y a que des contre-modèles.
Je me rappelle que l’on disait toujours de la France, il y a une quinzaine
d’années, qu'elle était en retard par rapport au Royaume-Uni,
parce que moins de femmes y travaillaient à temps partiel et
je m'insurgeais déjà contre cette vision en disant, avec
raison je pense, qu'au contraire, elle était en avance.
Mme Marie-Jo Zimmermann, présidente :
Je vous remercie beaucoup, et dans les cinq ans qui viennent, je n'exclus
pas de vous revoir pour faire à nouveau le point de la situation.
Mme Margaret
Maruani : Bien volontiers, mais laissez-moi vous dire que,
s'agissant des droits des femmes, on n'avance pas à petits pas :
il faut des coups de force.
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