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Intellos : la vague droitière


(1er décembre 2005)


 

Finkielkraut, Taguieff, Adler et les autres...

Par Aude Lancelin, chronique, Le nouvel Obs

 

« Nos intellectuels ont vingt ans de retard sur les milieux populaires français... Ils sont visiblement en train de découvrir favorablement les thèses du FN », commente, pince-sansrire, Emmanuel Todd. Résolument optimiste, l'historien veut croire cependant que tout ça n'est que le fait de classes dirigeantes qui sentent que la société future leur échappe. Montée démographique des descendants d'immigrés. Emeutes civiques à répétition : 21 avril 2002 et 29 mai 2005. Et désormais insurrections en banlieue. « Il y a vraiment quelque chose de crépusculaire aujourd'hui chez ces élites françaises, qui sentent que le pays leur tourne le dos. Ce sont elles qui sont en dépression, pas la France. » Une version finalement optimiste de l'« affaire » Finkielkraut, auquel l'auteur d'« Après l'Empire » suggère au passage de prendre un peu de repos.

A première lecture de ces six pages dans le quotidien « Haaretz », on peut penser à un faux rédigé pour nuire à l'auteur de « la Défaite de la pensée » et diffusé à la hâte par les soutiens de Dieudonné. Un admirateur de Hannah Arendt et de Léon Poliakov ne polémiquerait pas avec un showman manifestement égaré au sujet d'une hiérarchie à établir dans l'ordre de l'inhumain. Les traites négrières sont au moins aussi graves que la Shoah, « tapez 1 ». Sinon, « tapez 2 ». Impossible. L'altitude culturelle dont un Alain Finkielkraut s'autorise pour toiser la bête humaine à jogging et son « parler banlieue » devrait a priori lui permettre de ne pas tomber dans des pièges aussi grossiers. « Voilà ce qui arrive quand on ne s'intéresse qu'aux concepts, et pas aux faits  », disait un jour à son propos Théo Klein, ancien président du Crif. Au-delà du cas Finkielkraut, dont on ne discutera pas la sincérité, il n'est pourtant pas interdit d'y voir un symptôme supplémentaire de l'extrémisation du débat intellectuel en France.

Exemplaire à cet égard, le basculement d'un Pierre-André Taguieff. Historien de référence du racisme, celui-ci dénonçait inlassablement encore à la toute fin des années 1990 la « démonisation » des musulmans dans la société postcoloniale française. Une défiguration de l'islam opérant selon lui « sur le modèle des propagandes totalitaires de type communiste ou nazi ». Entre-temps, le 11-Septembre. Une matinée de feu pour Taguieff, qui réinvestit sur-le-champ sa compulsion documentaire dans la dénonciation agressive d'un complot « islamo-gauchiste ». Entre-temps, une succession d'agressions antijuives que le même Alain Finkielkraut comparera, courant 2002, à l'organisation planifiée de la nuit de Cristal par les nazis en 1938. Entre-temps, toute une fraction de l'intelligentsia qui se convertit à une méfiance antidémocratique de plus en plus suicidaire. Véritable concentré du genre, le violentissime précis de Jean-Claude Milner, « les Penchants criminels de l'Europe démocratique », publié en 2003. Ce fin linguiste, lacanien et anciennement mao, allait jusqu'à y faire de l'« antijudaïsme » le moteur secret de la démocratisation de masse, sous les vivats appuyés du milieu intellectuel. A Himmler, l'Homo democraticus à rollers reconnaissant. Difficile d'imaginer vision plus régressive de ce pacte républicain que décrivait subtilement Michel Winock dans « la France et les juifs » en septembre 2004.

« Il n'est pas indifférent que le dénonciateur le plus radical du crime démocratique ait été vingt ans auparavant le porte-drapeau de l'Ecole républicaine et laïque », écrit aujourd'hui Jacques Rancière dans « la Haine de la démocratie » (1) au sujet de Milner. L'historien y rappelle que fut un temps pas si lointain où celui-ci, auteur en 1984 d'un « De l'école », semblait encore croire en l'universel et en la puissance d'égalisation du savoir. Et Rancière de pointer conjointement « les perles d'écolier » de Finkielkraut, passé d'une dénonciation isolée et plutôt courageuse d'une certaine barbarie scolaire issue de Mai-68 à un ressassement doctrinaire au sujet de la francophobie supposément fanatique du lecteur de « Télérama ». La France, d'accord. Mais quelle idée de la France ces gens opposent-ils au juste à ces hordes colorées à capuche censées la haïr ? Encore faudrait-il qu'eux-mêmes l'aiment, cette France des Lumières, autrement que retirée dans un ciel des idées vaincues d'où il est peu probable qu'elle reparaisse jamais sur terre. En tout cas, pas coulée dans le béton des banlieues.

Devant les accusations d'« angélisme », les clercs de gauche restent tétanisés. Le soupçon de complaisances « judéophobes » pesant sur l'extrême-gauche aura achevé de verrouiller toute objection. C'est ainsi que, dans le sillage d'intellectuels écoutés, la dénonciation de l'« extase antifasciste » et de la « bien-pensance antiraciste » est devenue l'inlassable incantation qui permet de poser à l'esprit fort en servant son intérêt bien compris. C'est ainsi que, repeintes aux couleurs avantageuses du soufre et du blasphème, on ressort depuis quelques années de vieux thèmes édifiants, où l'on prône un retour à la yeshiva et au missel. D'anciens « nouveaux philosophes » comme André Glucksmann redécouvrent les charmes ténébreux de la gnose, par-delà Mao et l'antitotalitarisme. D'autres croisent Léon Bloy et Philip K. Dick pour soutenir des lieux communs d'évangélistes américains, comme Maurice G. Dantec. D'autres encore, tel l'historien Alexandre Adler, revendiquent fièrement leur passage de Georges Marchais à George Bush. Beaucoup en appellent à un Leo Strauss, halluciné en oncle néoconservateur d'Amérique, oubliant au passage qu'on aurait bien du mal à imaginer l'auteur du monumental « Maïmonide » tenant des propos de concierge sur l'obscurantisme arabo-musulman.

Mais au fond, nous n'en sommes déjà plus là. Le train fantôme de la pensée française file vite désormais. Il y avait encore un salutaire iconoclasme chez certains de ces « nouveaux réactionnaires », que Daniel Lindenberg décrivait polémiquement en octobre 2002 dans « le Rappel à l'ordre ». Pour certains, le faux nez de la subversion est en train de tomber, et c'est une droitisation dure et somme toute bien banale que l'on découvre. Racialisation décomplexée, disqualification de la question sociale réduite à une « culture de l'excuse », diabolisation des « classes dangereuses », trop subventionnées pour être encore « laborieuses » cela s'entend, le tout sur fond de libido sécuritaire à peine dissimulée. Après le politiquement incorrect, voici le « politiquement abject», selon une heureuse expression empruntée à Philippe Muray, le plus subtil des penseurs antimodernes qui, lui, ne donnerait jamais dans ce « dixneuviémisme » glauque-là.

Quant aux repentances sur le passé colonial, les voici désormais pleinement légitimées. Le Comité pour la mémoire de l'esclavage devrait à cet égard récompenser Alain Finkielkraut d'un prix Victor-Schoelcher pour sa récente contribution involontaire à l'avancée de ses revendications. « Qu'a fait la France aux Africains ? Que du bien ! Je rêve, sans doute, commente Françoise Vergès, vice-présidente. S'il y a eu certains effets positifs de la colonisation, et il y en a eu bien sûr, il faudrait commencer par souligner qu'ils étaient bien involontaires...Que je sache, les esclavagistes n'ont pas investi les Antilles par philanthropie. » Enseignant la philosophie politique à Londres, cette proche du poète Aimé Césaire conclut, elle aussi, à une crise profonde des élites françaises. « Ce qui me frappe surtout, c'est la peur panique. La trouille incroyable qui se dégage de tout ça. » Rien d'important ne s'est jamais communiqué en ménageant un public, disait Guy Debord. Rien d'important ne se communiquera plus, en tout cas, en ménageant une intelligentsia française qui tourbillonne désormais dans la nuit et achève sa consumation mentale dans le feu des banlieues.

© Le nouvel Obs  

    
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