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Des habitants de Fallouja témoignent de la destruction de leur ville


(7 février 2005)


 

Trois mois après l'offensive américaine et la prise de ce bastion sunnite, à peine 20 % de la population sont revenus. Quelques habitants survivent dans les ruines. Le Croissant-Rouge tente d'aider, tandis que l'armée irakienne patrouille et pille ce qui reste.

Le Monde

Bagdad de notre envoyé spécial

Trois mois après l'offensive américaine contre Fallouja, qui a débuté le 8 novembre 2004, la cité rebelle, située à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de Bagdad, est une ville sinistrée, vidée, sépulcrale. "Comme après un tremblement de terre, un tsunami de feu et de bombes qui n'a pratiquement rien épargné, pas même les mosquées", raconte Cheikh Taghlib Al-Alousi, président de la Choura, assemblée de dignitaires religieux.

La ville aux cent mosquées n'est plus que l'ombre d'elle-même. "C'est une tragédie ! J'en ai pleuré comme un gamin", explique le responsable de la mosquée Hazrah Mouhammedia, qui, depuis la fin des principaux combats, début décembre, est retourné trois fois dans ce qui fut un bastion sunnite.

Les larmes lui viennent aux yeux lorsqu'il évoque l'état actuel de cette ville de 400 000 habitants au bord de l'Euphrate. "Pratiquement pas une maison n'a été épargnée. 20 % d'entre elles ont brûlé et au moins 10 % ont été totalement détruites", affirme cet ingénieur, qui dénonce les bombardements massifs des Américains chaque fois que les marines se heurtaient à une résistance.

Cheikh Taghlib n'a pas assisté aux combats. Il est parti avant. En revanche, Abou Ahmed a vécu l'enfer, retranché dans une mosquée dont les Américains l'ont fait sortir avec quelques autres pour enterrer les morts qui jonchaient les rues. "Il y en avait partout, dit-il, des corps brûlés, décapités, mutilés. Certains avaient encore des ceintures explosives. D'autres avaient été surpris par la mort dans leur voiture. Il fallait faire attention à tout. On les mettait dans des sacs puis dans des camions pour les conduire au cimetière ou les enfouir comme ils étaient, sans les préparatifs d'usage, sur le stade. Ceux qui étaient avec moi n'ont pas résisté, à l'exception d'un Soudanais."

Lors de ce voyage, Abou Ahmed a retrouvé des survivants terrés dans leur maison qui sortaient hagards avec des drapeaux blancs. Il raconte l'histoire d'une jeune femme, Souad, qui lui avait téléphoné au début de l'assaut et qu'il a sauvée de la peur et de la folie après dix jours de terreur. "Je ne souhaite à personne de connaître cela, ajoute-t-il. Les soldats inscrivaient un X sur les maisons déjà fouillées, un X entouré d'un cercle sur celles qu'il fallait faire exploser et une tête de mort sur celles où il y avait des cadavres. Je peux vous assurer qu'il y en a toujours dans les décombres."

CONTRÔLE DES MARINES

Pour Cheikh Taghlib, il est difficile de dire combien de personnes ont péri. Il avance quelques chiffres : "1 800, 2 000, peut-être 2 500. J'ignore si on le saura un jour."

Fallouja est désormais une ville fantôme. Une toute petite partie de la population est revenue, sans doute moins de 20 %, pour la plupart des pauvres qui n'ont pas les moyens de vivre à Bagdad ou n'ont pas trouvé de place ailleurs. Ils survivent dans un décor d'apocalypse, au milieu des ruines et des rues barrées ou encombrées de voitures brûlées et de monticules de gravats.

Les magasins sont vides, pillés. Les hôpitaux endommagés et fermés. Les écoles et les marchés sont déserts. L'électricité et l'eau commencent à peine à revenir. Les voitures ne sont qu'exceptionnellement autorisées à entrer dans la ville. Les habitants vivent comme des nomades.

Le Croissant Rouge tente de subvenir aux besoins et des marchands ambulants apportent quelques subsistances dans cette cité meurtrie que les marines continuent d'occuper et de contrôler par de nombreux barrages.

L'armée irakienne s'est installée sur la place centrale et patrouille. Composée essentiellement de chiites et de peshmergas (combattants kurdes), elle écume les maisons, pillant, tirant sur le mobilier, les murs, les appareils électroménagers selon plusieurs témoins de ces scènes. "Ils prennent les ordinateurs et les jettent par terre. Je les ai vus de mes yeux, comme je les ai vus ouvrir les conduites de gaz et mettre le feu. Ils jouent à détruire ce qui ne l'est pas encore", s'indigne un habitant qui ne veut pas donner son nom.

Chaque jour, des anciens résidents reviennent sur les lieux de ce qui fut leur demeure. Pour cela, il faut être muni d'une pièce d'identité délivrée par les Américains et affronter des heures d'attente aux points de passage avant de pouvoir pénétrer dans la ville sous haute surveillance, afin de constater les dégâts et de préserver ce qui peut encore l'être. La plupart repartent le même jour.

Ils retournent à Bagdad, Ramadi et Habbania et dans tous les camps qui ont été ouverts à la périphérie de Fallouja, dans des fermes, des abris de fortune et sous des tentes.

Des milliers de familles se sont ainsi installées dans l'attente d'un départ des soldats. Toute une ville en exil réclame de pouvoir retourner dans ce qu'il reste de ses murs pour pouvoir reconstruire ce que la guérilla avait transformé en une place forte salafiste et que les autorités américaines ont réduit par le feu.

Selon les témoins, les moudjahidins ont fui à Mossoul ou ailleurs. Certains, comme des snipers ou des kamikazes, tentent encore quelques incursions dans ce qui fut leur fief. Personne n'y a jamais vu Abou Moussab Al-Zarkaoui, le Jordanien d'Al-Qaida, que les Américains ont toujours localisé à Fallouja.

"Pour nous, c'est un fantôme. Les Américains l'ont fabriqué parce qu'ils ont besoin de créer un ennemi pour justifier leurs actions", estime Cheikh Taghlib. Opposé aux salafistes, ce dignitaire explique comment il a tenté de sauver sa ville des combats. Il a fait valoir qu'il était inutile d'en découdre, que c'était "un piège tendu par les Américains", qu'il "ne fallait pas combattre les marines comme ils le souhaitaient". "Nous ne voulions pas la guerre."Il n'a pas été entendu.

Face à ce champ de ruines, il se demande quand et comment Fallouja pourra renaître de ce chaos. Abou Ahmed est désespéré. "J'aimerais bien que l'on ne voie plus d'Américains, ni ici ni sur toute la Terre, dit-il. Si je pouvais prendre les armes, je le ferais, mais je suis trop vieux et les Américains sont trop forts. Ils vont coloniser l'Irak pendant vingt ans ou plus, car nous avons du pétrole. Je ne sais pas s'ils partiront un jour."

Michel Bôle-Richard

© Le Monde  

    
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